Interdire les réseaux sociaux : l’arbre qui cache la forêt

Illustration de Paul M Walsh (licence Creative Commons)

Le sujet des « écrans » anime nombre de débats. S’il est clairement établi que certains usages sont problématiques pour la santé des enfants comme pour celle des adultes, il ne s’agit pas pour autant de céder à la panique morale que certains insufflent.

Il est actuellement discuté en France d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, à l’instar de l’Australie. Actuellement, les adolescent.e.s peuvent s’inscrire sur ces plateformes à partir de 13 ans, mais il n’y a pas de contrôle réel de l’âge. L’inscription suppose, en France, l’accord parental jusqu’à 15 ans.

Si cette mesure est en apparence dévolue à la protection des enfants, elle suscite de nombreuses questions.

La santé des enfants, une priorité ?

Nous pouvons nous interroger sur l’ensemble des choix politiques concernant la santé des enfants. Comment le gouvernement et les parlementaires ont-ils œuvré pour la santé des enfants ces dernières années ? Cette loi s’inscrit-elle dans un projet plus global d’amélioration de la santé des enfants et de leur protection ? De nombreux indicateurs de santé mentale sont alarmants. SantéPubliqueFrance publie régulièrement des résultats de l’étude Enabee, qui évalue la santé mentale des enfants. Un enfant sur 7 entre 6 et 11 ans semble présenter des troubles de la santé mentale. Dans la même tranche d’âge, un enfant sur 6 serait victime de harcèlement. Une enquête menée auprès des adolescents par SantéPubliqueFrance et publiée en 2024 révèle qu’un quart (!) des lycéens déclare avoir eu des pensées suicidaires dans les 12 derniers mois, et conclue à une nette dégradation de la santé mentale des adolescent.e.s entre 2018 et 2022. Les professionnels de santé le savent et le vivent chaque semaine. Pour autant, a-t-on vu des investissements publics significatifs pour répondre à ce besoin ? Les délais de prise en charge dans les CMPP (Centre Médico-Psycho-Pédagogique, centres publics de la santé mentale des enfants) -quand elle est possible, sont globalement de plus d’un an partout en France. C’est une lutte quasi quotidienne pour les soignants de 1er recours et surtout pour les parents de trouver des soins adaptés.

Les services médico-sociaux liés à l’enfance, qu’il s’agisse de la Protection Materno-Infantile (PMI), ou de l’Aide Sociale à l’Enfance souffrent de l’absence de moyens financiers et humains. Une commission d’enquête parlementaire sur l’ASE a révélé en 2025 l’ampleur de la faillite de l’État quant à la protection de ces milliers d’enfants. Les enfants placés sont davantage exposés à des problèmes médicaux (cancers, maladies cardiovasculaires et respiratoires), à la précarité, et à la prostitution qui concernerait 15000 (!) enfants suivis par l’ASE. N’hésitons pas à soutenir Les Oubliés de la République qui milite pour que l’Etat protège ses enfants.

Je rappelle brièvement les multiples coupes budgétaires concernant l’hôpital public, la Sécurité Sociale et le désinvestissement progressif de l’État dans notre système de santé.

En élargissant le sujet, on peut tristement constater l’absence de politique adaptée concernant les risques environnementaux. La pollution de l’air tue 40000 personnes par an en France, les PFAS sont toujours autorisés, malgré la mobilisation populaire historique contre la loi Duplomb, des pesticides dangereux ont été réintroduits, l’accord conclu avec le Mercosur nous exposera aussi à des produits interdits en France, et plus globalement, on peut dire qu’il n’y a pas de volonté claire de prendre soin de notre planète et notre environnement.

Dès lors, on peut questionner l’intention réelle derrière la volonté d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Inquiétude pour leur santé, ou mesure réactionnaire ?

Des craintes pour nos libertés

La loi a été votée par l’Assemblée Nationale et va poursuivre son chemin parlementaire. Elle a été votée sans connaître les modalités techniques de contrôle de l’âge réel. Parmi les pistes étudiées, il y aurait le recours à France Identité, ou le recours à tes services tiers, fournis par des entreprises privées.

Il est légitime et nécessaire de s’interroger sur ces modalités de contrôle. Il ne serait pas acceptable qu’il s’agisse d’un moyen de lever la possibilité de publier sous pseudonymat.

En dépit du fait que les grandes plateformes appartiennent à des multinationales soutenant Trump pour certaines, le pouvoir qu’elles confèrent aux citoyens n’est pas à sous-estimer. De nombreux mouvements sociaux ont pu naître et changer l’Histoire grâce à l’usage des réseaux sociaux. Des gilets jaunes à #MeToo, en passant par les soulèvements du Printemps Arabe à la révolte suite à la mort de Mahsa Amini en Iran, jusqu’aux réactions aux rafles racistes et aux assassinats de l’ICE aux Etats-Unis, les réseaux constituent un moyen pour la population de s’organiser, de réagir, et d’exercer un contre-pouvoir démocratique indispensable.

Vigilance est donc de mise quant au moyen de contrôle de l’accès à ces réseaux sociaux, qui pourrait constituer l’amorce d’une restriction de nos libertés fondamentales, ce qui n’irait pas du tout dans le sens de « protéger les enfants », ces citoyens de demain.

La responsabilité de qui ?

Nous sommes habitués à ce que la société culpabilise les victimes plutôt que leurs agresseurs. Ce projet de loi ne dénote pas.

L’un des arguments sur la nécessité de protéger des enfants des réseaux sociaux tient à leur contenu. Exposition à des contenus violents, sexuels/pornographiques, harcèlement… c’est une réalité. Mais qui publie donc ces contenus ? Récemment, l’IA d’Elon Musk, Grok, était pointée du doigt pour avoir permis de publier des photos de femmes déshabillées sans leur consentement. Certes l’outil le permet, mais qui lance le prompt pour obtenir ces images ? Est-ce qu’à un moment on s’interrogera sur l’impact sociétal de la « virilité » ? Est-ce qu’on peut espérer voir émerger des programmes éducatifs comme au Royaume-Uni afin que les garçons deviennent des hommes décents ?

Cette loi fait porter la responsabilité sur les individus plutôt que sur les plateformes. Les réseaux sociaux fonctionnent avec des algorithmes permettant de capter l’attention. On pourrait même dire vampiriser. L’objectif est de maximiser le temps de présence sur le réseau. Cela permet d’exposer à plus de publicité et d’augmenter les revenus pour les plateformes. Les algorithmes ont également tendance à enfermer les utilisateurs dans des bulles de contenu coïncidant avec leurs goûts ou leurs idées. Récemment, des journalistes de Mediapart ont créé plusieurs comptes sur Facebook, Instagram, Snapchat et Tiktok en se faisant passer pour des mineurs, pour voir ce que l’algorithme leur suggérait comme contenu. L’article est édifiant. Très rapidement, les enfants se retrouvent exposés à des contenus violents et/ou inadaptés. Amnesty International avait déjà publié un rapport sur le sujet en 2025, centré sur l’algorithme de TikTok.

Il est incroyable que l’on puisse laisser impunément ces plateformes exposer les enfants à des contenus inadaptés et que l’on légifère pour reporter la responsabilité sur les enfants et leurs parents.

Pourtant, une réglementation européenne a été votée en 2024 pour encadrer et responsabiliser les plateformes sur la modération de leurs contenus mais semble peu suivie d’effets.

Une voie possible : l’éducation

Je parlais plus haut d’éducation, en citant le programme britannique d’éducation aux relations, à la sexualité et à la santé. Si l’interdiction risque de faire migrer une partie des adolescents vers d’autres réseaux plus confidentiels et encore moins encadrés (c’est vaste, internet), on peut aussi s’interroger sur l’impact qu’elle aura sur leur rapport au numérique. S’agit-il d’interdire et de les laisser découvrir plus tard ces outils, à leurs frais ? Quel sens donne-t-on à cette interdiction, de quelle façon permet-elle de mieux armer ces futurs adultes face aux enjeux du numérique ?

Peut-on imaginer des programmes d’éducation des enfants aux usages du numérique ? Et des parents à l’accompagnement de ces usages ?

Je laisse la parole à deux scientifiques spécialistes du sujet, enseignants-chercheurs français.

https://usbeketrica.com/fr/article/faut-il-interdire-les-reseaux-sociaux-aux-jeunes-1?sfnsn=scwspmo

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