Octobre Rose, l’overdose

affiche de manifestation "Cancer dans l'eau, cancer dans l'air, cancer colère"
Affiche de la manifestation devant Syngenta, 3 octobre 2026

S’il y a bien un point sur lequel tout le monde s’accorde, c’est que le cancer, c’est terrible, et qu’on voudrait tou·te·s s’en débarrasser.

Plus de 60000 femmes par an, une femme sur 8 atteinte au cours de sa vie, forcément, on a tou·te·s été touché·es de plus ou moins près par l’histoire d’une personne concernée.

Encourager la recherche (dont le financement ne devrait pas reposer sur des œuvres caritatives mais passons…), sensibiliser la population à ce sujet de santé publique sont bien évidemment des actions louables.

En combinant la fréquence de la maladie à l’intensité de la violence de la maladie quand elle vient mutiler un corps, chambouler une vie et celles des proches, on comprend aisément la ferveur de la mobilisation pour cette campagne. L’objet n’est nullement de remettre en question la sincérité des individus qui partagent cet engagement.

Mais alors, quel est le problème avec Octobre Rose ?

D’abord, c’est celui de la loyauté de l’information. En tant que soignant·e·s, nous sommes éthiquement et légalement tenus de donner une information claire, loyale, et appropriée à nos patient·e·s, afin qu’ils/elles puissent donner librement de de façon éclairée leur consentement. C’est le code de la santé publique.

Il est admis par la communauté scientifique et le corps médical que le dépistage du cancer du sein présente des limites. Ces limites sont documentées par la littérature scientifique. Une de ces limites est le surdiagnostic, estimé selon les études entre 1 et 30% des diagnostics posés. Il est estimé qu’autour d’une femme sur 10 (voire une sur 5 selon l’INCa) recevrait le diagnostic d’un cancer, alors que celui-ci n’aurait jamais posé de problème, évoluant très lentement ou involuant naturellement. Puisque diagnostiquée, elle recevra pour autant toute la batterie de traitements avec leurs inconvénients parfois lourds.

En dépit de l’obligation d’information à laquelle nous sommes soumis.es, la majorité des femmes ne reçoit pas ces informations lui permettant de faire un choix éclairé. Le corps médical a bien du mal à se débarrasser de sa vieille tradition paternaliste. Octobre Rose ne permet certainement pas de corriger le tir et favoriser l’empowerment des femmes, puisqu’il consiste à consacrer le dépistage comme unique objectif. Presque une injonction.

Le dépistage devrait être un vrai choix, pesant les avantages et les inconvénients. Une femme qui refuse le dépistage après avoir reçu une information complète devrait être respectée dans son choix.

Pour aller plus loin sur ces notions, un article de vulgarisation scientifique sur le sujet ici, et ici le site de la grosse étude scientifique européenne en cours, MyPebs, qui dans son rationnel reprend ces notions et limites pour justifier la nécessité d’améliorer la façon de dépister. Enfin, le collectif Cancer Rose détaille les informations disponibles sur la performance du dépistage.

Un autre problème est celui du « pink washing« . Ce phénomène, bien documenté comme étant un travers de notre modèle de société, désigne une stratégie marketing ou politique par laquelle une entreprise, ou un État ou toute entité affiche un soutien de façade à la cause pour se donner une image positive, sans pour autant mener d’actions concrètes en interne ou sur le plan législatif, ou profitant des retombées économiques. Ainsi marcher dans une rue commerçante au mois d’octobre c’est voir des rubans roses accolés aux noms d’enseigne, qu’il s’agisse d’une agence immobilière, d’un fromager ou d’une chaîne de prêt-à-porter. Vous reprendrez bien un saucisson aux noisettes, 1€ sera reversé à Octobre Rose !

Tout ce rose a bien un effet, c’est celui d’invisibiliser le cœur du problème, alors que le nombre de cancers en France a doublé depuis 1990 : la défaillance de l’action politique.

L’impression que donne Octobre Rose, c’est celle d’unifier des gens pour faire face à un problème qui serait uniquement dû à la fatalité, la faute à pas de chance. Un problème qui frappe au hasard et sans autre action possible que le soin curatif.

Dépister, c’est déjà intervenir quand les jeux sont faits. Et si l’on essayait d’agir avant qu’il y ait quelque chose à dépister ? Les facteurs de risque du cancer du sein sont connus. Parmi eux, il existe un certain nombre de facteurs environnementaux : pollution atmosphérique, perturbateurs endocriniens et effet cocktail des pesticides retrouvés dans notre alimentation quotidienne.

En France, la loi Duplomb rejetée par une pétition historique de 2 millions de signatures a malgré tout été adoptée. Le sujet de l’ultratransformation des denrées alimentaires, qui favorise l’obésité et donc le cancer du sein (et d’autres), n’est toujours pas sur la table. Au niveau européen, un grand projet de loi (appelé omnibus), prévoit s’il est voté de déréguler l’usage des pesticides dans l’Union Européenne, en dépit des risques auxquels ils nous exposent.

Plus globalement, il est plutôt consensuel de dire que l’action politique n’est pas à la hauteur des enjeux écologiques, alors que notre santé est directement en jeu.

Favoriser une alimentation saine sans pesticides et peu transformée pour tou·te·s, favoriser l’activité physique pour tou·te·s, limiter fortement la pollution atmosphérique sont tout autant de leviers pour lesquels une action politique forte est indispensable. Ce sont des actions faisables, pas un vœu pieux.

On peut tout à fait soutenir Octobre Rose, quand on y trouve du sens, et on ne peut que de réjouir de l’engagement des personnes pour une cause juste. Pour ma part, je soutiens Octobre Colère, qui veut lutter contre la dynamique systémique et la dimension politique des cancers qui nous touchent. Cette action est proposée par Cancer Colère, un collectif de malades, ex et futur·es malades, proches, soignant·es, riverain·es, paysan·nes et citoyen·nes qui refusent l’empoisonnement généralisé et l’inaction politique face à l’épidémie de cancers.

Pour elles, pour eux, et pour mes enfants.

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